UNITED NATIONS. JOURNÉE DE LA LIBERTÉ DE PRESSE : LE PRÉSIDENT DU COMITÉ DE L'INFORMATION PLAIDE EN FAVEUR DU " DROIT DE SAVOIR " DES AFRICAINS

 

15 MAY 2010

JOURNÉE DE LA LIBERTÉ DE PRESSE : LE PRÉSIDENT DU COMITÉ DE L'INFORMATION PLAIDE EN FAVEUR DU " DROIT DE SAVOIR " DES AFRICAINS

Éloge des Centres d'information de l'ONU pour avoir communiqué le point de vue des Nations Unies en 130 langues

Déclaration du Président du Comité de l'information,
L'Ambassadeur Antonio Lima (Cap-Vert)
Journée mondiale de la liberté de la presse, 29 avril 2010

Très Chers Amis,

Cette année, alors que nous marquons le soixante-cinquième anniversaire des Nations Unies, il me semble approprié que notre discussion célébrant la Journée mondiale de la liberté de la presse, puisse porter sur " le droit de savoir ".

L'Organisation des Nations Unies, depuis ses origines, a ardemment soutenu le concept selon lequel le droit de savoir constitue un droit fondamental de l'homme. Ce droit est intégralement lié au droit à la liberté d'expression, qui, de son côté, est associé au concept de la liberté de la presse. L'Assemblée générale de l'ONU, dans l'une de ses premières décisions prises à sa toute première session, en 1946, a affirmé que la liberté de l'information était " un droit fondamental de l'homme " et " la pierre de touche de toutes les libertés à la défense desquelles se consacrent les Nations Unies ". La même résolution proclamait sans ambiguité que la liberté de l'information comprend le droit de recueillir, transmettre et publier les nouvelles en tous lieux et sans entraves. À ce titre, la liberté de l'information constitue un élément essentiel de tout effort sérieux pour favoriser la paix et le progrès dans le monde, toujours selon cette résolution.

Plus tard, en 1948, la Déclaration universelle des droits de l'homme, dans son Article 19, déclarait clairement que : " Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. "

Depuis l'adoption de ces textes, et celle d'autres résolutions ultérieures sur la liberté d'expression et la liberté de la presse, le monde de l'information s'est transformé de façon significative. En fait, avec l'avènement du nouvel âge numérique, le monde est passé à une nouvelle phase, ouvrant la porte à d'énormes possibilités pour que les gens de partout bénéficient de la libre circulation de l'information et des idées sous forme de mots, sons et images. Pourtant, en dépit de tels progrès, la communauté internationale a encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir proclamer que la liberté universelle pour la presse et le libre accès à l'information par le grand public existent bel et bien partout dans le monde. Encore faudrait-il comprendre que la liberté ne signifie ni le libertinage, ni la latitude de mépriser la culture de l'autre ou encore d'employer de nouvelles formes de suprématies envers les peuples en infériorité numérique.

Dans les grands pays du nord, alors que les nouveaux médias gagnent chaque jour une place non négligeable dans l'évolution de la société, nous assistons à des phénomènes inquiétants et qui augurent défavorablement de l'évolution des nouveaux outils de l'information et de la communication. Il est devenu facile aujourd'hui d'orienter l'opinion dans un sens ou dans l'autre et d'utiliser les nouveaux médias à des fins qui confinent à la manipulation et au déni des droits de l'homme. Que ne voit-on de nos jours sur internet et dans les nouveaux médias sociaux ? Le racisme et la xénophobie se donnent libre cours, les idéologies suprématistes ou négationnistes s'autorisent tous les excès et les religions qui autrefois étaient vénérables sont désacralisées, les convictions religieuses ou philosophiques de l'autre pourfendues et le droit de vivre sa sexualité librement est vu comme une atteinte à la liberté des autres. On alimente ainsi les frustrations, on exacerbe les passions, on suscite la défiance entre communautés qui ne demandent qu'à vivre en paix et l'on fait mine de temps à autre d'être surpris par l'ampleur de certaines manifestations qui confinent à la révolte surtout parmi les jeunes. Tout se passe comme si le politique qui est au fonds l'art de mettre en harmonie l'enracinement des traditions et le souffle du renouveau et de la modernité se laissait déborder par ses propres créatures et s'accommodait de la médiocrité ambiante.

Partout dans ce monde globalisé, les journalistes payent chèrement, parfois au prix de leur vie, le devoir d'informer et la défense de notre droit en tant que citoyens de connaître la vérité sur les dénis de droit, sur les crimes qui se commettent à l'insu du commun des mortels, sur ce que ce monde, dominé désormais par les consortiums financiers et autres multinationales, enferme de violations flagrantes des droits les plus élémentaires des plus faibles et des plus démunis. Il semble qu'aux yeux de ceux que d'aucuns appellent les " nouveaux maîtres du monde ", les habitants de la terre ne soient au plus que des nombres et nous serions tous devenus les indigènes de quelques uns, c'est-à-dire les laisser pour compte de la modernité et du développement, les oubliés de la croissance.

La situation est particulièrement troublante dans ma partie du monde, l'Afrique. Selon le dernier rapport annuel de l'Institut international de la presse, durant l'année 2009, au moins 14 journalistes africains ont perdu la vie dans le cadre de leur travail. L'Institut souligne que les journalistes africains sont confrontés à un vaste éventail de violations de leurs droits à la liberté de la presse et à la liberté d'expression. Ces violations incluent l'intimidation, le harcèlement, des menaces, des attaques, des coups et blessures, la détention illégale, des arrestations et l'emprisonnement. Des médias sont victimes de censure, et parfois tout simplement fermés, leurs signaux de radiodiffusion bloqués, et les exemplaires de leurs publications, saisis. S'aperçoit-on qu'en fait, ces atteintes grossières aux droits de l'homme ne font que rendre compte de démocraties malades, de gouvernances dévoyées et de sociétés victimes d'une certaine forme de paternalisme d'Etat et du dictat de quelques uns ?

Ce triste tableau ne me procure aucune fierté, ni aux autres Africains. Nous avons besoin d'une force positive pour que les choses changent. Comme l'on dit en Afrique de l'Ouest : " La nuit est longue mais le jour vient ".

Le continent africain est confronté à un autre défi non moins intimidant, en ce qui concerne le " droit de savoir ". Le problème est lié à la pauvreté des infrastructures et des systèmes d'appui dans le domaine des nouvelles technologies de l'information et de la communication.

Nous savons tous que la révolution des technologies de l'information a amélioré de façon significative l'accès des gens à l'information, en faisant éclater les barrières existantes. Nous avons aussi vu que le continent africain avait été l'un des premiers à recourir au téléphone cellulaire et à ses diverses applications, dont l'accès à l'Internet. On ne peut nier ce fait. Le mois dernier, je visitais Praia, capitale du Cap-Vert, lorsqu'une émission télévisée en direct a capté mon attention. C'était une interview avec une petite vendeuse de fruits. Alors qu'elle se plaignait avec véhémence de ses malheurs, un téléphone cellulaire s'est mis à sonner. Elle s'est excusée, a pris le téléphone qui se trouvait dans un petit panier par terre, et commencé à bavarder. Évidemment, cette jeune personne n'est pas une exception. En Afrique, ils sont des centaines de milliers qui font la même chose. Mais il serait trompeur de prétendre que cela équivaut à un plein accès à l'Internet.

Voici quelques faits éclairants tirés de la revue Afrique Renouveau, publiée par le Département de l'information - dont des exemplaires sont disponibles à l'arrière de la salle - ainsi que d'autres sources onusiennes :

  • Les abonnements aux téléphones cellulaires en Afrique subsaharienne ont augmenté au moins deux fois plus vite que la moyenne mondiale durant ces huit dernières années. Près d'un Africain sur trois a accès à un téléphone sans fil. Mais le nombre réel des utilisateurs de l'Internet demeure pathétiquement bas - 32 millions d'abonnés en 2008, sur un continent de près d'un milliard d'habitants. Cela correspond à 8,7 pour cent de la population, comparé à 29,7 pour cent pour la population mondiale.
  • La majorité des Africains des zones rurales n'ont pas accès à la téléphonie de base, et encore moins à l'Internet. Seulement 5 pour cent de la population africaine possède une connexion Internet et la pénétration de l'Internet à haut débit demeure inférieure à 1 pour cent.
  • Plus de 75 pour cent des lignes fixes de téléphonie se trouvent dans seulement six des 53 pays africains. De la même façon, quatre des 53 pays de l'Afrique comptent près de 60 pour cent des utilisateurs de l'Internet dans la région, et seulement 22 de ces 53 pays ont l'Internet à haut débit.
  • L'Afrique possède moins de lignes téléphoniques, radios, téléviseurs, ordinateurs et d'utilisateurs de l'Internet que toute autre partie du monde.

Voilà des faits importants qui doivent être pris en compte lorsque nous examinons les progrès de l'Afrique concernant les cyber-technologies. La vérité, c'est que la fracture numérique, qui continue de frapper le continent, demeure un obstacle à sa croissance économique, à sa gouvernance démocratique et au droit du public à l'information.

Il y a quelques mois, lors d'un forum de discussion sur les nouveaux médias, organisé par le Département de l'information, j'avais fait une mise en garde sur la question de sauter dans le train en marche du progrès numérique. Il ne fait aucun doute que les nouvelles technologies peuvent élargir l'accès à l'information à un bien plus grand nombre de gens que cela n'a jamais été possible via les médias traditionnels. Ces technologies, si on les emploie convenablement, peuvent aussi stimuler la croissance, réduire la pauvreté et aider à atteindre les autres objectifs de développement. Mais, pour cela, le mur numérique qui continue à s'interposer entre pays développés et pays en développement, doit être supprimé et l'énergie parvenir aux coins les plus reculés. Nous devons faciliter l'accès des pays en développement aux nouvelles innovations technologiques.

Il existe un autre élément directement lié à la " fracture numérique " qui, à mon avis, demeure un obstacle majeur à notre droit de savoir. Il s'agit de la " fracture des contenus ". Actuellement, près de 70 pour cent des sites Internet du monde sont en anglais. Le site Internet de l'ONU est, au mieux, bilingue - avec l'anglais, suivi du français, dépassant toutes les autres langues. Il est vrai qu'il y a eu beaucoup de progrès pour créer des contenus sur le site Internet de l'ONU dans les autres langues officielles. L'Assemblée générale de l'ONU a souligné l'importance de la parité linguistique entre les six langues officielles des Nations Unies. Au Comité de l'information, organe de l'Assemblée générale chargé de superviser les politiques et pratiques d'information de l'ONU, les États Membres ont, de façon ininterrompue, demandé au Secrétaire général d'assurer la parité linguistique entre toutes les langues officielles. Après tout, grâce au multilinguisme, nous pouvons découvrir la richesse et la diversité de la communauté internationale. Lorsque nous apprécions davantage notre diversité linguistique, les valeurs de tolérance et de respect mutuel s'en trouvent renforcées.

Permettez-moi ici de signaler que le Département de l'information, et son réseau mondial de Centres d'information des Nations Unies, apportent une lueur d'espoir. Les Centres d'information jouent un rôle essentiel dans les efforts de l'Organisation pour atteindre les populations du monde entier et leur communiquer le point de vue des Nations Unies et ce, dans leurs propres langues. Selon le dernier rapport d'activités soumis par le DPI au Comité de l'information, les Centres ont actuellement la capacité de travailler en 48 langues et ont produit des matériels d'information en plus de 130 langues. Je félicite le Département de l'information pour avoir accompli un travail aussi exemplaire. Après tout, comme l'a déjà si bien dit Nelson Mandela : Si vous parlez à un homme dans une langue qu'il comprend, vous visez sa tête. Mais si vous lui parlez dans sa propre langue, vous visez son coeur !

Je demeure convaincu que l'information se doit d'être, au 21ème siècle, plus éducative, plus sensible aux approches et aux différences culturelles, afin d'échapper au subjectivisme ambiant, aux distorsions évènementielles et à l'unilatéralisme stigmatisant. Vous reconnaîtrez qu'il est difficilement admissible par exemple, qu'en temps de paix, les ondes ou les nouveaux médias sociaux puissent servir des intérêts étroits au détriment d'Etats constitués ou des communautés. Il faudrait que les médias quel qu'ils soient, et notamment en zones ou dans des situations sensibles, puissent désapprendre l'intolérance et cesser de pratiquer la mise à l'index ou de créer des boucs émissaires. Fomenter la haine, l'exaspération ou la défiance n'a jamais servi que des finalités pernicieuses. Il me semble qu'ainsi, nos professions de foi rituelles en faveur de la Paix, de la démocratie et du développement durable s'en trouveraient grandies. Restons vigilants pour éviter que les ombres du passé ne reviennent nous hanter.

Au moment où le monde fait face à des enjeux nouveaux et des menaces persistantes, sachons tisser entre nous des liens privilégiés et des réseaux numériques d'intelligence et de coeur pour faire des nouveaux médias des instruments de la Paix. Au moment où, pour nombre d'entre nous le changement climatique pourrait représenter réellement la fin de l'histoire, sachons faire du monde qui nous attend une nouvelle berge pour les espérances de l'humain.

Je vous remercie.